Dictée : On n’a rien sans peine

 

On n’a rien sans peine et nous ne faisons qu’acheter du travail avec du travail.

Depuis que l’expérience nous l’enseigne, nous devrions commencer à le savoir.

     J’ai chez moi une vieille horloge à poids qui marche comme un chronomètre : elle me plaît, parce qu’elle me rappelle cette loi : on n’a rien sans peine : son mécanisme est très simple ; je vois ses poids descendre peu à peu et travailler pour moi toute la journée, seulement, le soir, il faut que je les remonte, ils me rendent mon travail. Que la pesanteur soit infatigable et impossible à épuiser, cela ne m’avance guère lorsque les poids de mon horloge sont par terre.

        Je sais, il y a le bon soleil qui travaille réellement, soit qu’il fasse pousser les arbres dont je ferai des poutres, soit qu’il vaporise, promène et précipite les eaux qui font tourner le moulin .Voilà un bon serviteur, et qui durera plus que nous. Tout de même, si je veux profiter de son travail, je dois travailler, moi aussi : je dois  couper, équarrir, transporter l’arbre ; je dois construire une digue, fabriquer et ajuster des vannes, une roue de moulin, des engrenages. La turbine rend plus que  l’antique roue en bois, c’est vrai, mais il faut plus que de travail  aussi pour le construire, le temps n’approche pas où le travail se fera tout seul….

                                      

                                    Alain, Propos sur le bonheur, édition Gallimard